Trouble bipolaire : une imposture ?

Publié le par Energeticienne

"Mikkel Borch-Jacobsen
Article publié le 24/05/2011
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Trouble bipolaire I, II, III... De quoi s'agit-il exactement ? Est-ce simplement une nouvelle façon de nommer la psychose maniaco-dépressive d'antan ? Ou s'agit-il d'un diagnostic vraiment plus précis ? Et si tel est le cas, n'est-il pas suspect qu'il concerne aussi bien des adultes déprimés,des enfants turbulents et des vieillards souffrant d’Alzheimer? A partir de la lecture de Mania. A Short History of Bipolar Disorder (David Healy, The Johns Hopkins University Press, 2008), Mikkel Borch-Jacobsen remonte à la source du "marketing du trouble bipolaire". Sur le banc des accusés : l'industrie pharmaceutique. 

Texte paru dans la London Review of Books du 7 octobre 2010

 

Tôt dans la matinée du 13 décembre 2006, des officiers de police de la petite ville de Hull, près de Boston, se présentèrent devant la maison de Michael et Carolyn Riley pour répondre à un appel. A l’intérieur, ils trouvèrent la petite Rebecca, âgée de 4 ans, étalée sans vie sur le plancher près de son nounours. Rebecca avait été diagnostiquée deux ans plus tôt comme souffrant de trouble bipolaire et elle venait de mourir d’une overdose du cocktail de médicaments que lui avait prescrit sa psychiatre, le Dr. Kayoko Kifuji. Rebecca prenait du Seroquel, un puissant antipsychotique, du Depakote, un anticonvulsant, et de la Clonidine, un hypotenseur utilisé comme sédatif.

Les parents de Rebecca furent immédiatement inculpés pour homicide, mais la question se posait également de la responsabilité du médecin dans cette tragédie. Par quelle aberration avait-elle pu prescrire à une enfant de deux ans des médicaments psychotropes destinés d’ordinaire à des psychotiques en phase maniaque? Pourtant, le Tufts-New England Medical Center où était soignée Rebecca fit paraître un communiqué de presse qualifiant le diagnostic et le traitement du Dr. Kifuji d’ “appropriés and conformes aux standards professionnels responsables.” (1) Interrogée par le Boston Globe, le Dr. Janet Wozniak, directrice du Pediatric Bipolar Program au Massachusetts General Hospital, abonda dans le même sens: “Nous recommendons un diagnostic et un traitement précoces, car les symptômes du trouble [bipolaire] sont extrêmement débilitants et handicapants. […] Ils nous incombe en tant que professionnels de mieux comprendre quels sont les enfants non encore scolarisés qu’il convient d’identifier et de traiter de façon agressive.” (2) Le 1er juillet 2009, un grand jury du comté de Plymouth abandonna toute poursuite criminelle contre le Dr. Kifuji.

 

Comment en est-on arrivé là? Dans son dernier livre, Manie. Une brève histoire du trouble bipolaire, le psychiatre et historien David Healy n’hésite pas à remonter jusqu’aux Grecs et aux Romains pour tenter de le comprendre. Il y a de bonnes raisons à cela. Bien peu de personnes avaient entendu parler du trouble bipolaire avant qu’il soit introduit en 1980 dans le DSM-III, le manuel diagnostique de l’Association Psychiatrique Américaine, et c’est seulement en 1996 qu’un groupe de médecins du Massachusetts General Hospital animé par Joseph Biederman et Janet Wozniak émit l’hypothèse d’un trouble bipolaire caché chez les enfants diagnostiqués comme souffrant de trouble de l’attention avec hyperactivité. Pourtant, quiconque google “trouble bipolaire” sur Internet a toutes les chances d’apprendre que cette maladie est vieille comme le monde. C’est juste, nous dit-on, un nouveau nom pour ce qu’on appelait auparavant la psychose maniaco-dépressive , un trouble de l’humeur se caractérisant par une alternance d’états d’hyperactivité maniaque et de dépression profonde qui était déjà décrit par Hippocrate et d’autres médecins antiques. Pour faire bonne mesure, on ajoute souvent que Newton, Van Gogh, Schumann et Boltzmann en souffraient et même lui devaient leur génie (on trouvera sur Wikipédia une liste complète de célébrités bipolaires). Le lecteur en retire forcément l’impression que le trouble bipolaire est une maladie connue depuis toujours, dont il n’y a pas à s’étonner qu’on puisse la diagnostiquer chez une enfant de deux ans.

 

Healy n’a aucune peine à montrer qu’il s’agit là d’une illusion rétrospective comme il y en a tant en histoire de la psychiatrie. Les Grecs parlaient bien de “manie” (mania) et de “mélancolie” (melancholia), mais ces termes recouvraient toutes sortes de délires hyperactifs et de stupeurs léthargiques dont la majorité étaient vraisemblablement causés par des états infectieux ou post-infectieux, ou peut-être encore par la maladie de Parkinson ou l’hypothyroïdisme. Les médecins antiques s’en tenaient aux manifestations visibles, physiques, des maladies qu’ils décrivaient, de sorte que nous n’avons aucun moyen de savoir si ces manifestations correspondaient à ce que nous conceptualisons de nos jours sous le nom de trouble bipolaire. Lors même qu’ils établissaient un lien de consécution entre mélancolie et manie sans fièvre, comme chez Soranus d’Éphèse et Aretaeus de Cappadoce, ils se peut fort bien qu’ils aient décrit des fluctuations d’agitation psychotique sans rapport avec des alternances d’humeur.

 

Pour que la bipolarité au sens moderne puisse être repérée, il a fallu attendre que se dégage la possibilité de troubles de l’humeur sans délire ou troubles intellectuels – autrement dit, une redéfinition profonde de ce qu’on pensait jusque-là sous le nom de folie. Ce développement commence au début du XIXe avec les “monomanies affectives” d’Esquirol (notamment la “lypémanie”, première élaboration de ce qui deviendra notre moderne dépression) et aboutit en 1882 à la “cyclothymie” et la “dysthymie” de Kahlbaum, deux troubles de l’humeur que leur promoteur distinguait fermement de ce qu’il appelait la “folie (Irresein) cyclique”. Il a fallu aussi qu’on soit en mesure d’observer et de comparer le cours des divers troubles psychiques sur la durée, ce qui n’a pu se faire, souligne à juste titre Healy, qu’à partir du moment où l’on a regroupé les malades mentaux dans des asiles. Avant cela, il eût été impossible de différencier, comme le firent simultanément Jean-Pierre Falret et Jules Baillarger en 1854, une “folie circulaire” ou “à double forme” caractérisée par une alternance régulière d’excitation maniaque et de dépression mélancolique. A partir de là, il restait à Emil Kraepelin de nouer tous ces fils dans ce qu’il proposa d’appeler en 1899 la “psychose maniaco-dépressive”, en la distinguant de la “démence précoce” (rebaptisée plus tard “schizophrénie” par Eugen Bleuler).

 

Healy ne décrit pas pour autant la psychose maniaco-dépressive de Kraepelin comme le point d’aboutissement d’une évolution continue. Au contraire, il s’applique à souligner à quel point les systèmes nosographiques de Falret, Kahlbaum, Kraepelin et d’autres étaient en fait différents et incommensurables, chacun découpant la carte des signes et des symptômes selon d’autres critères. L’x qu’ils essayaient de cerner était une cible mouvante et il l’est resté jusqu’à nos jours, malgré le DSM et ses “critères opérationnels”. Une chose toutefois semble claire: quelle que soit la maladie que les uns et les autres ciblaient sous des noms divers, elle était relativement rare. Sur la base des 3872 dossiers d’admissions à l’asile de Denbigh en Pays de Galles entre 1875 et 1924, Healy arrive pour sa part à un chiffre de 10 cas sur un million par an, soit 0.001 % de la population générale. Ce chiffre est frappant, car on admet de nos jours des taux de prévalence beaucoup plus élevés pour le trouble bipolaire. En 1994, le National Comorbidity Study estimait par exemple que 1.3% de la population américaine souffrait de trouble bipolaire. Quatre ans plus tard, le psychiatre Jules Angst portait ce chiffre à 5%, soit 5000 fois plus que le chiffre avancé par Healy. Et pourtant, on nous dit toujours que le trouble bipolaire n’est qu’un nouveau nom pour l’ancienne psychose maniaco-dépressive. S’agit-il bien de la même chose, du même x (hypothèse réaliste)? Ou bien le nom a-t-il créé une nouvelle chose (hypothèse nominaliste)?


Healy penche pour la seconde hypothèse (ce qui ne veut pas dire qu’il nie la réalité ultime du x, bien au contraire). Le terme de trouble bipolaire, explique-t-il, a été introduit simultanément en 1966 par Jules Angst et Carlo Perris, qui s’inspiraient des travaux de Karl Kleist et Karl Leonhard sur la distinction entre troubles “unipolaires”, qui se présentent toujours de la même façon, et troubles “multipolaires”, qui ont une présentation différente selon les cas. Dans cette perspective, ils proposaient de séparer nettement les dépressions unipolaires des troubles bipolaires (ce que ne faisait pas Kraepelin, pour qui les deux faisaient partie d’une seule et même maladie maniaco-dépressive). A première vue, on ne voit pas trop l’intérêt de cette innovation, car comment distinguer en pratique une dépression unipolaire d’une dépression bipolaire chez un patient n’ayant pas encore eu un épisode maniaque? Et pourtant, au lieu de voir dans cette incohérence une raison de rejeter le nouveau paradigme proposé par Angst et Perris, les psychiatres se sont ingéniés à colmater celui-ci à grand renfort d’innovations nosographiques supplémentaires.

 

C’est ainsi qu’on a commencé à distinguer le trouble bipolaire I, dont relèvent les patients ayant été hospitalisés pour des épisodes à la fois dépressifs et maniaques, et un tout nouveau trouble bipolaire II, correspondant aux patients n’ayant été hospitalisés que pour un épisode dépressif. Autrement dit, toute personne hospitalisée pour une dépression pouvait désormais être soupçonnée d’être en fait bipolaire. Puis on a laissé tomber la référence à l’hospitalisation pour le trouble bipolaire II, ce qui a permis d’y annexer des formes moins sévères de dépression et/ou d’hyperactivité, ainsi que toutes sortes de troubles névrotiques que Kraepelin n’aurait jamais rêvé inclure dans la psychose maniaco-dépressive. On parle maintenant d’un “spectre bipolaire” qui comprend, outre les troubles bipolaires I et II, la cyclothymie (version atténuée du bipolaire II) et le trouble bipolaire “non autrement spécifié” (catégorie fourre-tout où l’on peut mettre quasiment n’importe quelle instabilité affective) – à quoi certains ajoutent les troubles bipolaires II ½ , III, III ½, IV, V, VI et même un fort accueillant “trouble bipolaire sous-liminaire” (subthreshold bipolar disorder).

 

Rares sont ceux, du coup, qui ne sont pas “bipolaires”, d’autant qu’on applique libéralement le diagnostic à toutes les tranches d’âge. Alors qu’on considérait classiquement que la psychose maniaco-dépressive s’éteint avec l’âge, on entend de plus en plus parler du trouble bipolaire gériatrique (TBG). Des vieillards déprimés ou agités se voient ainsi diagnostiqués bipolaires pour la première fois de leur vie et on leur prescrit des antipsychotiques ou des anticonvulsants qui ont toutes les chances d’écourter leur espérance de vie (selon l’expert de la Food and Drug Administration David Graham, ces prescriptions de médicaments psychotropes sont responsables de la mort de 15000 personnes âgées par an aux Etats-Unis).(3) De même, on admet depuis les travaux de Biederman et Wozniak que le trouble bipolaire peut frapper dès la petite enfance et non pas seulement à partir de l’adolescence comme on pouvait le lire jusque-là dans les manuels de psychiatrie à propos de la psychose maniaco-dépressive. Résultat: la prévalence du trouble bipolaire pédiatrique (TBD) a été multipliée par 40 entre 1994 et 2002. En août 2002, le magazine Time titrait en couverture: “Jeune et bipolaire -- Naguère appelé maniaco-dépression, cette maladie touchait les adultes. A présent elle frappe les enfants. Pourquoi ?” L’article correspondant énumérait à l’intention des parents une série de “signes avant-coureurs” de la maladie : “mauvaise écriture”, “se plaint de s’ennuyer”, “est très créatif”, “ne supporte pas les délais”, “jure comme un sapeur lorsqu’en colère”, “états d’allégresse, d’étourderie, fait l’idiot”. (On se demande à quels signes a été reconnu le trouble bipolaire de la petite Rebecca Riley, à un âge où elle peinait encore à dire “maman”.)

 

Comment dès lors en est-on arrivé à appliquer un diagnostic aussi lourd que celui de l’ex-psychose maniaco-dépressive à des adultes vaguement déprimés et/ou irritables, à des enfants turbulents et à des vieillards souffrant d’Alzheimer? Est-ce simplement que la science psychiatrique a fait des progrès et nous permet de mieux discerner une maladie aux contours jusque-là ignorés? Healy a une autre explication, plus cynique: c’est que l’expansion continue du diagnostic de trouble bipolaire profite à de grandes compagnies pharmaceutiques désireuses de vendre des médicaments marketés pour cette maladie. En effet, la recherche psychiatrique n’évolue pas dans le vide. Derrière les incessants redécoupages de la carte des maladies mentales auxquelles se livrent les psychiatres pour y voir plus clair, il y a de nos jours d’énormes intérêts financiers et industriels qui orientent la recherche dans telle direction plutôt que telle autre. Pour les chercheurs, les maladies sont des réalités dont ils essaient de dessiner les contours; pour les compagnies pharmaceutiques, ce sont des marchés qu’on peut redéfinir, segmenter et étendre grâce aux techniques du marketing et du branding afin de les rendre toujours plus lucratifs. De ce point de vue, les incertitudes du champ psychiatrique sont une magnifique opportunité commerciale, car on peut tailler les maladies sur mesure pour mieux vendre telle ou telle molécule sous brevet. C’est ce que les insiders de l’industrie appellent le “condition branding”. Comme l’écrit avec candeur Vince Parry, président de l’agence de communication Y Brand et auteur d’articles professionnels sur le marketing pharmaceutique, « Aucune catégorie thérapeutique n’est plus hospitalière au ‘condition branding’ que le champ de l‘anxiété et de la dépression, où la maladie est rarement basée sur des symptômes physiques mesurables et où elle est donc ouverte à une définition conceptuelle ».(4)

 

Dans le cas du trouble bipolaire, ce redécoupage conceptuel a consisté à étendre et diluer la définition de l’ex-psychose maniaco-dépressive pour y annexer la dépression et d’autres troubles de l’humeur et créer ainsi un marché pour des médicaments antipsychotiques ou anticonvulsants initialement autorisés pour le traitement des seuls états maniaques. Une publicité à la télévision américaine citée par Healy illustre à merveille ce tour de passe-passe. On y voit une jeune femme dansant joyeusement dans une boîte de nuit, pendant qu’une voix off commente: “Votre médecin ne vous a jamais vu comme ça ”. Le plan suivant montre un visage sombre et défait : “Voilà la personne que voit votre médecin”. Puis nous suivons la même jeune femme en pleine frénésie d’achats dans un grand magasin . Morale : “Voilà pourquoi tant de gens souffrant de trouble bipolaire sont traités pour dépression et ne vont pas mieux – c’est que la dépression n’est que la moitié de l’histoire ”. Aucun médicament n’est cité, mais les téléspectateurs sont invités à aller consulter un questionnaire sur les troubles de l’humeur sur le site “Bipolar Help Center” sponsorisé par la compagnie Eli Lilly, qui se trouve être le fabriquant du Zyprexa.

 

Or, le Zyprexa, tout comme le Seroquel d’AstraZeneca et le Risperdal de Janssen, est un antipsychotique de seconde génération autorisé initialement pour… la schizophrénie. Ce n’est qu’en un second temps que les compagnies fabriquant ces antipsychotiques dits “atypiques” ont obtenu une autorisation de mise sur le marché pour les états maniaques aigus, ce qui leur a permis de les marketer pour le trouble bipolaire et, par extension, pour les troubles de l’humeur en général. La même opération de relooking a eu lieu dans le cas des médicaments anticonvulsants, qui sont de puissants sédatifs utilisés notamment pour les attaques d’épilepsie. En 1995, les laboratoires Abbott parvinrent à obtenir une autorisation de mise sur le marché pour leur anticonvulsant Depakote pour le traitement de la manie. Ce n’était guère difficile car, comme le souligne Healy, “l’administration de n’importe quel sédatif à des patients maniaques est susceptible de produire un bénéfice sur des échelles d’évaluation appropriées et ainsi de faire obtenir une autorisation de mise sur le marché à une compagnie”(5). Cependant, le Depakote fut marketé non pas comme un anticonvulsant mais comme un “thymorégulateur” (“mood stabilizer”, ou stabilisateur de l’humeur), terme sans signification clinique et parfaitement trompeur dans la mesure où il suggère une action préventive sur le trouble bipolaire qui n’a jamais été établie par aucune étude.

 

Dans la foulée, d’autres anticonvulsants comme le Neurontin de Warner-Lambert/Parke-Davis furent agressivement marketés pour les troubles de l’humeur alors même qu’ils n’avaient pas été autorisés pour les états maniaques. Qu’importe, de toute façon, puisque le succès foudroyant de la notion de thymorégulateur rendait cette étape désormais inutile? On pouvait maintenant suggérer aux médecins de prescrire des anticonvulsants ou des antipsychotiques atypiques pour “stabiliser” l’humeur de gens ne présentant a priori aucune hyperactivité maniaque, comme la jeune femme déprimée de la publicité de Lilly. Quand on sait à quel point le marché de la dépression et de l’anxiété a été lucratif durant les années 1990 pour les laboratoires produisant des antidépresseurs du type Prozac ou Deroxat, on comprend tout de suite l’intérêt de l’opération. Le marché des antipsychotiques atypiques représente actuellement un chiffre d’affaires de 18 milliards de dollars, soit le double de celui des antidépresseurs en 2001.

 

On voit bien ici comment la redéfinition de la psychose maniaco-dépressive en troubles de l’humeur au sens large a correspondu point par point au marketing des anticonvulsants et antipsychotiques atypiques en tant que thymorégulateurs. Toute la question, bien sûr, est de savoir si les marketeurs de l’industrie pharmaceutique ont véritablement créé de toutes pièces le trouble bipolaire ou bien s’ils n’ont fait qu’exploiter de façon opportuniste les tâtonnements de la recherche psychiatrique. Dans l’absolu, on doit répondre par la seconde alternative: les recherches d’Angst et de Perris sur le trouble bipolaire datent de 1966, soit bien avant le développement des antipsychotiques atypiques et des thymorégulateurs. Mais la réalité du complexe médico-industriel contemporain est que cette hypothèse théorique n’aurait sans doute pas survécu ni prospéré comme elle l’a fait si elle n’avait pas été recrutée à un moment donné par l’industrie pharmaceutique et puissamment propulsée sur le devant de la scène à l’aide des techniques les plus sophistiquées du marketing et de la communication.

 

C’est ce que Healy appelle le “fabrication du consensus”, en écho à la fameuse “fabrication du consentement” de Walter Lippmann et Edward Bernays. Dans un monde médical où les relations avec l’industrie pharmaceutique sont devenues si étroites et normales qu’on ne peut même plus les qualifier d’incestueuses, l’argent des laboratoires détermine très directement l’agenda de la recherche. En subventionnant tel programme de recherche plutôt que tel autre, tel colloque international, telle revue, telle publication, telle société savante, l’industrie ne se fait pas seulement des alliés précieux parmi les « leaders d’opinion» médicaux tout en les transformant en «  champions de produit», elle a aussi les moyens d’orienter très efficacement la discussion académique vers les maladies qui l’intéressent à un moment donné.

 

Healy décrit en détail comment a été lancé le trouble bipolaire à partir de la fin des années 1990. Tout d’un coup apparurent des revues spécialisées comme Bipolar Disorder, des sociétés comme l’International Society for Bipolar Disorders ou l’European Bipolar Forum. Les meetings professionnels furent inondés de communications sur le trouble bipolaire commanditées par l’industrie. Toutes sortes de publications sur le même sujet parurent dans les revues scientifiques, la plupart d’entre elles écrites par des agences de communication spécialisées et obligeamment signées de grands noms de la psychiatrie. Puis, une fois la nouvelle maladie vendue aux élites médicales, on lança des armées de visiteurs médicaux sur le petit peuple des cliniciens, notamment les généralistes, afin de les “éduquer” et leur apprendre à reconnaître les symptômes du trouble bipolaire, bon repas and voyages payés à l’appui. Les associations de patients bipolaires poussèrent comme des champignons, généreusement soutenues par telle ou telle compagnie (les petits ne furent pas oubliés, avec la Child and Adolescent Bipolar Foundation). Des journalistes free-lance furent engagés pour placer des articles sur les dernières avancées de la science psychiatrique dans les magazines.

 

Des sites web comme IsItReallyDepression.com (sponsorisé par AstraZeneca) furent créés où l’on pouvait répondre à des “Questionnaires d’évaluation de l’humeur” qui vous expédiaient immanquablement chez un médecin. Comme l’a révélé récemment un blogger britannique officiant sur le site http://experimentalchimp.wordpress.com/, les entrées “Trouble bipolaire” et “Spectre bipolaire” de l’encyclopédie Wikipedia furent même subrepticement éditées à partir d’un ordinateur appartenant à la firme AstraZeneca, afin que tout le monde soit bien sur la même page que l’industrie.

 

Au terme de ce blitz communicationnel, plus personne ne pouvait ignorer le trouble bipolaire. Une nouvelle réalité a émergé, construite à coup d’articles scientifiques, de témoignages de patients, d’échelles d’évaluation, de statistiques, d’enquêtes épidémiologiques, de recommendations clinique, de langage courant (“Je suis bipolaire”), de peurs diffuses et de médicaments rassurants, chaque élément soutenant l’autre. Comme l’explique lumineusement un “Guide pratique de l’éducation médicale” à l’usage des marketeurs de l’industrie pharmaceutique, “l’éducation médicale, c’est comme une boule de neige qu’on fait rouler vers le bas d’une colline. Ça commence avec un petit noyau de soutien : peut-être quelques ‘abstracts’ présentés à des colloques, des articles dans des revues importantes, l’organisation de discussions entre ‘leaders experts’ […] et lorsqu’elle atteint le bas de la colline, le bruit devrait venir de tous les côtés et à partir de multiples sources”.(6) Ainsi lance-t-on aujourd’hui des maladies comme on lancerait une nouvelle marque de jeans, en créant artificiellement des besoins au gré des stratégies industrielles et de la durée des brevets.

 

La démonstration de Healy est implacable, irréfutable. Elle est aussi, et c’est peut-être le plus effrayant, tout-à-fait banale: les techniques qu’il décrit sont exactement les mêmes que celles utilisées par l’industrie pharmaceutique pour vendre des conditions aussi diverses que la dépression, l’ostéoporose, l’hypertension, la phobie sociale, le syndrome métabolique, l’hypercholestérolémie, le trouble de l’attention avec hyperactivité, la fibromyalgie, le trouble dysphorique pré-menstruel, les attaques de panique, le syndrome des jambes agitées, la spondylarthrite ankylosante et ainsi de suite. A chaque fois, l’existence ou les risques de telle ou telle condition sont exagérément amplifiés afin de mieux nous faire avaler des produits chimiques soit inutiles, soit, le plus souvent, potentiellement toxiques.

 

Dans le cas du trouble bipolaire, les médicaments utilisés comportent tous des risques importants. Les anticonvulsants sont susceptibles de provoquer des défaillances rénales, de l’obésité, du diabète, la maladie ovarienne polycystique et ils figurent parmi les médicaments les plus tératogènes. Les antipsychotiques atypiques, réputés un temps être moins toxiques que ceux de première génération, ont en réalité de graves effets secondaires, tels que prise de poids importante, diabète, pancréatite, accidents cardio-vasculaires, et dyskinésie tardive (mouvements involontaires extrêmement handicapants et irréversibles). Plus grave encore, ils peuvent dans certains cas provoquer le syndrome neuroleptique malin, un trouble neurologique potentiellement mortel, et de l’akathisie, une agitation interne extrême accompagnée de pensées suicidaires parfois suivies de passage à l’acte. Comme le résume Healy, “toutes les études disponibles sur les conséquences à long terme des antipsychotiques indiquent qu’ils réduisent probablement l’espérance de vie”.(7) On conçoit qu’il soit nécessaire de prescrire des médicaments aussi toxiques à des patients en phase maniaque aigüe. Mais à des personnes dépressives ou à des enfants hyperactifs?

 

De fait, une série de procès retentissants ont été intentés ces dernières années aux Etats-Unis aux fabriquants d’anticonvulsants et d’antipsychotiques atypiques pour avoir caché leurs effets secondaires et/ou les avoir marketés “hors norme” pour des populations de patients pour lesquelles ils n’étaient pas autorisés par la Food and Drug Administration. Les sommes payées par les compagnies à titre d’amendes ou de dommages et intérêts sont énormes et elles donnent une idée de l’étendue du désastre sanitaire provoqué par ces médicaments: 430 millions de dollars pour le marketing du Neurontin pour le trouble bipolaire par Warner-Lambert/Parke-Davis (maintenant Pfizer); 2,6 milliards pour le marketing non moins illégal du Zyprexa par Lilly; 301 millions pour celui de l’antipsychotique atypique Geodon par Pfizer; 520 millions pour celui du Seroquel par AstraZeneca. Johnson & Johnson et sa filiale Janssen sont poursuivis par neuf états américains pour le marketing hors norme du Risperdal. Quant au Dr. Joseph Biederman, directeur du Johnson & Johnson Center for Pediatric Psychopathology Research au Massachusetts General Hospital et principal promoteur académique du trouble bipolaire pédiatrique, il a été cité à comparaître dans le cadre d’une enquête fédérale afin d’expliquer le 1,6 million de dollars qu’il a touchés de 2000 à 2007 de la part Johnson & Johnson et d’autres compagnies pharmaceutiques susceptibles de bénéficier directement de ses recherches.

 

Pourtant, aucun procès n’a été intenté pour le marketing du trouble bipolaire lui-même ni ne le sera vraisemblablement jamais. Ce crime-là est parfait. Le trouble bipolaire I, II, III etc., est toujours dans les manuels et les médecins continuent donc à faire usage de leur liberté d’appréciation pour prescrire hors norme du Zyprexa et du Seroquel à leurs patients “bipolaires”. Une version à action différée du Seroquel, le Seroquel XR a d’ailleurs été approuvée en décembre 2009 par la Food and Drug Administration américaine pour… la dépression. Quant aux ventes du Zyprexa, elles sont en hausse de 2% par rapport à 2007, où le médicament avait généré 4,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Qui donc se souvient de Rebecca Riley ?

 

NOTES

(1) Cité in Benedict Carey, “Debate over children and psychiatric drugs”, New York Times, 15 février 2007.
(2) Carey Goldberg, “Bipolar labels for children stir concern. Hull case highlights debate on diagnosis”, Boston Globe, 15 février 2007.
(3) Kris Hundley, “Dementia relief, with a huge side effect”, St Petersburg Times, 18 novembre 2007.
(4) Vince Parry, “The art of branding a condition”, Medical Marketing and Media, mai 2003, p. 45.
(5) P. 185-186.
(6) Harry Cook, “Practical Guide to Medical Education”, Pharmaceutical Education, vol. 6 (2001), p. 18.
(7) P. 194.

 

Mikkel Borch-Jacobsen enseigne à l’Université de Washington (U.S.A.). Il est l’auteur notamment de Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression (Seuil). "

                                       issu du site : http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com

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